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| Auteur : | Sujet: Irma | Bas |
| régine Modérateur Messages postés : 780 Mocassin |
Merci ! | |||
Régine![]() http://reginelle.over-blog.com/ |
| Vilain Messages postés : 185 papoose à moto ![]() |
- "Tu sais, quand je me suis retrouvée à la campagne après toutes ces années passées à Paris. J'ai eu peur de ne plus savoir rien faire..." Irma m'entraînait sur un chemin. Elle avait décidé d'aller glaner... "Il faut bien nourrir les bêtes !..." C'était la fin juillet, la moisson venait de se faire. Pour le principe, elle avait été demander la permission à Madame Petit, la fermière qui lui vendait du lait. En marchant, elle m'expliquait cette espèce de peur qu'elle avait eue de se retrouver à la campagne. Un peu comme si elle allait retrouver sa jeunesse. Cette campagne qu'elle avait fuit à 17 ans. Ils n'étaient pas bons ces souvenirs-là. Et puis après Paris, n'allait-elle pas s'ennuyer à mourir à regarder passer les vaches ? Le Père Roger était décidé. Il voulait passer sa retraite à la campagne. Et Irma reconnaissait volontiers qu'il avait eu raison. - "Tu te rends compte, s'il avait fallu vivre la guerre à Paris. Ici au moins, on a manqué de rien.... C'est tout juste si on les a vu une fois ou deux, les Allemands... Et puis, tu me vois, maintenant, à l'âge que j'ai, toute seule à Paris... Je les ai vu les vieux à Paris, eh bien, tu vois, j'aime mieux être comme je suis... Sans compter que je me demande comment je pourrais faire pour m'en sortir, avec ma pension..." C'est vrai qu'elle n'était pas bien grosse ta pension, Irma. Mais ce qui est plus vrai encore, c'est que l'argent et toi vous n'avez jamais fait très bon ménage. Tu n'as jamais roulé sur l'or. "C'est pas avec une paye d'ouvrier qu'on peut faire des folies..." Mais tu la gagnais pas mal ta vie, et cette fameuse "pension", elle n'était pas si misérable... Seulement, tu te débrouillais bien mal. Pendant toutes ces années où tu travaillais, tu avais eu l'habitude de toucher ta paye à la fin de la semaine. Ne plus avoir d'argent à partir du jeudi n'était pas vraiment un problème, çà ne faisait que trois jours à attendre la prochaine paye. Mais cette fichue pension, elle t'était versée tous les trois mois. Il aurait fallu prévoir. Et tu n'étais pas bien prévoyante, Irma. Alors à ta manière tu essayais de faire des économies... C'est comme çà que cet après-midi-là, nous étions en train de glaner. Il faisait chaud. C'est drôle cinq minutes de ramasser ces tiges de blé que les moissonneurs ont oublié, d'en couper les épis pour les mettre dans le sac qu'on a emporté à cet effet. Mais on a très vite mal aux reins. Et çà en fait du travail et de la sueur pour quelques sous d'économie. Je te connaissais, et je savais que tu allais dépenser dix fois cette somme à la prochaine visite de l'épicier... J'ai toujours eu l'impression que tu allais glaner pour "la galerie", pour montrer que toi aussi tu savais faire ce genre de chose... Et puis, comme tu disais : "Çà fait un but pour la promenade." Le but "pour la promenade", il y en avait toujours un. Quand ce n'était pas le grain pour les poules, c'était l'herbe pour les lapins ou le petit bois pour la cuisinière... Pas moyen d'aller faire un tour sans revenir les bras ou les poches pleines d'une chose ou l'autre, quand ce n'était pas simplement de noisettes, de mûres ou d'autres fruits sauvages. Tout çà te donnait bonne conscience et tu avais moins de scrupule à t'offrir des fraises hors saison ou ta bouteille de rhum pour le café. Il est vrai que "le rhum pour le café", ce n'était pas du luxe. Sans le rhum, le café aurait été imbuvable. Mais quand même, tu avais une façon bien à toi d'acheter. Tu ne faisais jamais attention au prix des choses. Tu achetais n'importe quoi. Et quand tu découvrais des semaines ou des mois plus tard une de ces choses que tu avais acheté sur un coup de cœur, et qui ne te disait plus rien, sans raison, tu la donnais à Marie Sans Nez ou au Père Clarisse qui venait pour la dixième fois de réparer ton moulin à café. Quand le Père Roger était encore vivant, il tenait les cordons de la bourse. A sa mort, tu t'étais retrouvée seule avec des manies de panier percé. Ton "sens de l'économie", j'en ai hérité. Moi non plus, je n'arrive pas à finir un mois correctement. Moi aussi, il m'arrive d'être pris de remords, de bonnes intentions, et l'espace d'une heure, d'une journée je fais de ces "économies de bout de chandelle..." Et puis la vie reprend ses droits, de nouveau je me dis : "Ce n'est pas grave, demain je me rattraperais". Et de nouveau mes comptes entrent dans la zone rouge. Alors, pour faire bonne mesure, je me dis : "Et puis Merde, comme disait Irma : on n'a que le bon temps qu'on se donne !". C'est en lisant son journal qu'Irma s'aperçut que sa vue baissait. - "Aller à l'oculiste ! Pas question !" Irma détestait les médecins au moins autant que les curés et les Bonnes soeurs. Elle résoudrait ce problème toute seule. Le premier vendredi du mois suivant, elle se rendit à la ville. C'était jour de foire. La foire s'était à la fois un marché avec ses fruits, ses légumes, des vêtements, une foire où on trouvait des chevaux, un coq, un couple de lapins champion de la reproduction, des outils voir même des machines agricoles, c'était aussi un immense marché aux puces où les chiffonniers tentaient de vendre les objets les plus divers qu'ils avaient récupérés au cours de leurs pérégrinations. - "Peau d'lapin, poooooo !" Par ce chant curieux, les chiffonniers signalaient leur présence. Ils allaient de village en village, au rythme du cheval qui tirait la charrette. Leur arrivée était toujours un événement, surtout pour les gosses. Le premier "peau d'lapin" avait à peine fini de retentir que déjà les gamins venaient s'agglutiner derrière la charrette. Ils suivaient ainsi le chiffonnier jusqu'à ce qu'il quitte le village. Ils reprenaient après lui les "Peau d'lapin", l'aidaient à charger dans sa charrette les objets dont il débarrassait les greniers. C'était çà le boulot du chiffonnier, débarrasser. Il n'y avait pas de service de récupération des ordures ménagères, chacun se débarrassait de ses ordures comme il pouvait. Pour les déchets journaliers, il n'y avait pas trop de problèmes, le fumier en absorbait la plus grande part, mais il y a toutes ces choses que l'on accumule avec le temps, toutes ces choses dont il faut bien se débarrasser un jour ou l'autre. Alors, on attendait le passage du chiffonnier et lorsqu'il passait devant la maison, il suffisait de l'appeler et il vous débarrassait de toutes ces choses devenues inutiles. Pour çà il ne demandait rien, parfois même il allait jusqu'à donner quelques francs pour un objet qui avait quelque valeur. Le produit de ces tournées se retrouvait mis en vente sur les étalages des foires. C'est comme çà qu'Irma se retrouva à la foire devant une caisse en bois pleine de lunettes, de lorgnons qu'elle essayait dans l'espoir d'en trouver une paire adaptée à sa vue défaillante. Après bien des hésitations, elle choisit une paire de lorgnons dont la monture était en or. Elle en marchanda le prix pour le principe. Il faut bien suivre les usages. Puis, elle rentra chez elle satisfaite de sa journée, après avoir savouré deux petits cassis à la terrasse d'un bistrot. Elle était très fière de sa belle paire de lorgnons, Irma. Mais comme il lui restait un fond de coquetterie, elle ne les mettait jamais devant "une personne étrangère", ce qui signifiait à peu près tout le monde sauf moi. Ces précieux lorgnons étaient rangés avec son matériel à écrire, dans un des tiroirs du buffet. Elle ne les sortait que pour lire son journal et faire son courrier. Après la mort du Père Roger, Irma s'était mise à lire le journal. D'abord, parce qu'étant abonnée, le journal continuait d'arriver tous les jours, et puis à force, elle y avait pris goût. Après le déjeuner, tous les midis, une fois la table débarrassée, elle étalait le journal sur la table et parcourait quelques articles. Elle ne lisait pas très bien, Irma, mais elle prenait plaisir à me commenter les articles qui l'intéressaient. J'écoutais ses commentaires avec d'autant plus d'intérêt que mes parents ne faisaient jamais aucune allusion à la politique devant moi. "La politique ce n'est pas pour les enfants !" Irma, elle n'entrait pas dans ce genre de considération. D'après elle, un enfant devait apprendre ce que c'est que la vie, elle ne voyait donc aucune raison à ce qu'un sujet quelconque soit tabou devant un enfant. Elle avait pour la politique un intérêt mitigé. Il fallait bien se tenir au courant, puisque çà existait et que beaucoup de choses de la vie quotidienne en dépendait, mais en même temps elle ne faisait aucune confiance aux Hommes politiques. Pour eux, elle avait le commentaire acerbe et il me semblait qu'elle éprouvait à leur égard un mépris encore plus grand que celui qu'elle professait vis-à-vis des Curés. Le seul politicien dont je l'ai entendu parlé avec quelque respect était Jaurès, les autres étaient au mieux "des rigolos" quand ils ne faisaient pas partie "des salauds" dont le plus bel exemplaire était Pétain qui avait poussé l'ignominie jusqu'à faire fusiller "les fraternisateurs de la guerre de 14" et pourtant elle détestait "les Boches". L'image d'Irma, le nez chaussé de ses lorgnons reste pour moi particulièrement forte et attendrissante. Çà lui faisait une drôle de tête ces lorgnons. Elle se les posait tout au bout du nez qu'elle avait mince, pointu et un rien crochu. Du coup, il devenait omniprésent ce nez. C'était d'autant plus drôle que les trois-quarts du temps, c'est bien au-dessus des verres qu'elle regardait. Est-ce parce que je suis le seul, ou presque à l'avoir vu ainsi ? Je ne sais, mais l'image qui me vient immédiatement quand j'évoque ces fameux lorgnons est celle-ci : Irma, vêtue de sa blouse à carreaux noirs et bleus, le béret sur la tête, la paire de lorgnons sur la pointe du nez, assise derrière la table couverte d'une nappe en toile cirée à carreaux rouges et blancs, le porte-plume à la main, en train de faire son courrier. Elle n'était pas instruite, Irma. Mais elle adorait faire du courrier. Ou plutôt, elle adorait recevoir du courrier. Comme "qui ne fait rien n'a rien", en toute logique elle faisait du courrier pour en recevoir. Elle écrivait de longues lettres, pleines de fautes, qui colportaient au loin les derniers potins du quartier. En échange, elle recevait à son tour des nouvelles venues d'ailleurs, qui ne l'intéressaient pas forcément, mais qui avait l'avantage de lui valoir la visite du facteur. | |||
| "Aux vertus qu'on exige d'un domestique, votre Excellence connait-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être valets ?" |
| Sbreccia Administrateur Messages postés : 702 ![]() |
Peaux de lapins...Je l'ai entendu souvent ce cris quand j'étais môme, c'etait un vieux chiffonier italien qui passait dans la rue, il ajoutait même : "roba vecchia" si bien que nous l'avions appelé : "robavec"..! alors ca c'est un vieux souvenir que tu as fait remonter là Jean. Merci..! | |||
| Grand Sachem "Tortue qui s'évade à Cuba après des années de travail harassantes." |
| Vilain Messages postés : 185 papoose à moto ![]() |
Comme partout le facteur était un personnage important de la vie locale. Non seulement, il apportait les lettres, les mandats, mais il rendait bien d'autres services encore. - "En passant chez Sans Nez, dites lui donc qu'il me faudrait un couple de faisans pour dimanche. Y a ma fille qui vient avec son mari, çà leur fera plaisir de manger du gibier." Au passage, le facteur s'arrêtait chez Sans Nez pour faire la commission. Marie qui ne savait ni lire, ni écrire en profitait pour lui demander "un petit service". - "C'est gentil à vous d'avoir fait le détour. Puisque vous êtes là, j'ai un papier pour la sécurité sociale. Vous pourriez pas me l'remplir ? J'y comprends rien, moi, à ces choses-là." Le facteur, c'était à la fois, un messager, un écrivain public et un confident pour bien des vieux. Un bon nombre d'entre eux n'y voyait plus assez pour lire, certains même n'avait jamais su. Il leur lisait leur courrier et si nécessaire écrivait la réponse sous leur dictée. Il était au courant de bien des choses, le facteur. En récompense de ses services et de sa discrétion, on lui offrait un poulet, un lapin, un pourboire. Il avait de rudes journées. Non seulement, il ne savait jamais combien de temps allait durer sa tournée, mais surtout il devait avoir le foie solide. Irma avait une boîte à lettres en bois, mais jamais elle n'a servi cette boîte, notre facteur se faisant un point d'honneur de remettre le courrier en main propre. Si par hasard il trouvait porte close, il revenait le lendemain. Il lui serait pas venu à l'idée de laisser le courrier à un voisin. Tous les jours vers 11 heures, la clochette de la porte tintait. Quelques secondes s'écoulaient, puis, la haute silhouette du facteur apparaissait dans l'encadrement de la porte. - "Bien le bonjour, Madame Roger ! Comment çà va ce matin ?" - "Bonjour Facteur !... Un petit verre ?" répondait Irma. - "C'est pas de refus !" Le verre du facteur, toujours le même, était déjà sur la table ainsi que la bouteille de Blanc. Tous les matins s'étaient le même cérémonial. Après cet échange, le facteur se "grattait les chaussures", déposait sa sacoche près de la porte, ôtait sa casquette et venait prendre place devant le verre qu'Irma avait rempli pendant ce temps. Il attendait le : "Prenez donc le temps de vous asseoir." d'Irma, tirait une chaise, toujours la même, trempait les lèvres dans le verre rempli à ras bord. "Slurpp !" Il en absorbait le trop plein avant de le lever pour le traditionnel "A votre bonne santé ! " A la bonne votre !" répliquait Irma qui s'était servi un fond de verre juste pour trinquer ! Ils vidaient leurs verres avec un ensemble parfait, cul sec. Un soupir de satisfaction, un revers de manche pour s'essuyer les lèvres et avec un parfait sans gène, le facteur remplissait à nouveau son verre, puis la bouteille à la main il insistait ensuite pour remplir celui d'Irma : "Vous n'allez pas me laisser boire tout seul, çà ne se fait pas Madame Roger !". Devant tant de "politesse", Irma ne pouvait faire autrement que d'accepter. Elle n'aurait pas voulu paraître incorrecte, et puis elle savait par expérience qu'il ne servait à rien de refuser, car il insisterait jusqu'à ce qu'elle cède. Autant en finir tout de suite. Le facteur avait été un des compagnons de belote du Père Roger. C'est depuis ce temps qu'il avait pris le pli de s'arrêter tous les matins, le temps de boire un ou deux petits blancs et de livrer les derniers potins. Après la mort de Roger, il avait continué, d'abord pour montrer sa sympathie à la veuve, ensuite parce qu'une habitude est une habitude. Irma achetait donc régulièrement du vin blanc pour le facteur, comme elle achetait du rouge pour Sans Nez, du rhum pour le café et de la tisane pour la Mère Renaudin. A chacun ses goûts, elle en bonne hôtesse se mettait aux goûts de tous. Ce qui intéressait Irma s'était les ragots qu'allait immanquablement lui rapporter son envahissant interlocuteur. Ce n'est pas qu'elle se passionnait pour ce genre de choses, mais comme elle-même servait de gazette après de ses amies, çà lui donnait des sujets de conversation pour ses visites, des sujets de premières mains, dont elle avait l'exclusivité, ce qui ne comptait pas pour rien dans l'empressement que les commères du coin mettaient à la recevoir chez elles. Et elle aimait faire ses visites, Irma, "Çà fait passer le temps" disait-elle. Parmi ces commères, une de celles qui avait sa préférence était la Mère Molière. Comme presque toutes les "amies" d'Irma, la Mère Molière était une vieille femme. Elle habitait à l'autre bout du village. Il fallait environ trois quarts d'heure de marche pour se rendre jusque chez elle. Le chemin qui menait jusque chez elle passait par devant "Chez Madeleine". En général, nous nous y arrêtions, le temps de faire quelques courses. Pourquoi faire ces achats à l'aller, et les trimballer tout l'après-midi, alors qu'il aurait été si facile de les faire au retour ? Je ne l'ai jamais compris. Mais c'était ainsi, en allant chez la Mère Molière, on faisait les courses chez Madeleine. Le temps d'acheter quelques bricoles, d'échanger les derniers potins, et nous étions repartis. De "Chez Madeleine", la route descendait jusqu'à la gare. Elle était curieusement grande cette gare pour un si petit village. D'autant plus que déjà à l'époque les trains n'y passaient plus. Quoiqu'il en soit arrivé à la gare, nous étions rendus puisque la maison de la Mère Molière ne se trouvait qu'à quelques dizaines de mètres de celle-ci. Cette maison, une ancienne ferme était d'une saleté repoussante. Les murs et les plafonds étaient si noirs, les ouvertures si peu nombreuses et si étroites qu'à l'intérieur, on n'y voyait pas à un mètre. Et il n'y avait pas que la maison qui était sale. La Mère Molière se négligeait passablement et pour tout dire être en sa présence était plutôt pénible. Comme disait Irma : "Chez elle, çà ne sent pas la rose !" Tout çà n'était pas très attirant, pourtant Irma rendait visite au moins une fois par semaine à la vieille femme. Une fois échangées les habituelles formules de politesse et les derniers potins, la Mère Molière nous proposait une tisane, quelques gâteaux trop secs, avant d'embrayer sur le sujet qui lui tenait à cœur, celui dont elle ne se lassait pas : les Bonhommes ! Elle en avait des griefs contre eux. Un vrai répertoire. Ils étaient ceci, ils étaient cela. Pas un pour racheter les autres. Tous des fainéants et des alcooliques, quand ce n'était pas pire. Irma approuvait, d'un hochement de tête, chaque affirmation. En poursuivant sa litanie, Madame Molière s'échauffait les sangs, parlait de plus en plus vite, de plus en plus fort. Les méfaits de ces "horribles Bonhommes" prenaient des allures de crimes contre l'Humanité. Qu'un homme aille boire un verre au bistrot, aurait dû, pour le moins, entraîner une poursuite judiciaire. Quand à cette obsession à la fornication, le seul vrai moyen de les en guérir restait la castration pure et simple. Pour la Mère Molière, le monde idéal était un monde de femelles, où "les Bonhommes" qu'ils soient Hommes ou Bêtes auraient été privés de leurs attributs virils. Un monde où les mâles n'auraient aucun droit. Pas le droit de boire, de parler, de se réunir. Juste le droit de travailler. Que dis-je, le droit ! Le devoir de travailler ! Qu'est-ce que c'était que cette façon qu'ils avaient de se croire tout permis, de rentrer chez eux en mettant les pieds sous la table. Elle les aurait laissés devant la porte, enchaînés dans la cour : "A la niche les bonhommes !" Ah, si çà ne tenait qu'à elle ! Mais les femmes ne disaient rien. Elles se laissaient mener par le bout du nez par ces espèces de monstres qui se croyaient le sel de la terre parce qu'ils avaient un bout de viande répugnant entre les jambes. C'était de leur faute à toutes ces bonnes femmes, si le monde allait si mal. - "Même vous, Madame Roger ! Pourtant, vous en avez vous du caractère ! Même vous, vous êtes trop bonne !" D'un hochement de tête, Irma approuvait. Que faire d'autre, face à ce déchaînement de haine ? Qu'aurait-elle pu dire ? Qu'elle, elle les aimait bien les hommes, malgré leurs défauts ? Qu'au fond s'étaient de grands gosses dont il fallait bien pardonner les bêtises ? Des grands gosses qui ne comprenaient pas grand-chose à la vie, qui se croyaient importants, qui fanfaronnaient en public mais qui étaient si faibles, si attendrissants quand ils venaient demander pardon, la tête posée sur votre épaule. Bien sûr, ils y en avaient qui étaient de véritables salauds. Mais à ceux-là, elle n'y pensait pas Irma pendant que la Mère Molière crachait son venin contre la gent masculine. Ecouter cette vieille médire des hommes était pour elle une façon de se réconcilier avec eux. C'est vrai quoi ! Ils ne sont pas si horribles au fond ! | |||
| "Aux vertus qu'on exige d'un domestique, votre Excellence connait-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être valets ?" |
| régine Modérateur Messages postés : 780 Mocassin |
ben non... c'est pour ça aussi qu'on vous aime | |||
Régine![]() http://reginelle.over-blog.com/ |
| régine Modérateur Messages postés : 780 Mocassin |
ben.... Vilain !!!!!!!!!!! et Irma ???? je sais... j'suis trop exigeante ! je sais... on fait pas toujours comme on veut.... bon... je me tais... mais.... elle revient quand Irma ???? | |||
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| Vilain Messages postés : 185 papoose à moto ![]() |
Demain, promis.... | |||
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| Vilain Messages postés : 185 papoose à moto ![]() |
C'est drôle comme les souvenirs sont à la fois vivaces et flous. Mes premiers souvenirs de toi remontent à l'époque où le Père Roger était encore vivant. J'avais 4 ou 5 ans quand il est mort. J'ai encore dans la tête de nombreuses images très précises de lui. Cette façon bien à lui qu'il avait de se servir à boire. Ce mouvement tournant du poignet qui arrêtait le flux vineux. Le coup de la paume de la main pour renfoncer le bouchon dans le goulot de la bouteille. Tous ces gestes sont ancrés dans ma tête. Ce verre à pied en verre épais, dont il avait le monopole, et qui trônait sur la table du matin au soir en compagnie de la bouteille de vin, est ensuite devenu mon verre. Un honneur dont je n'étais pas peu fier. A part quelques images de ce genre, la casquette qui semblait visser sur sa tête, et quelques détails de ce genre, je n'ai que très peu de souvenirs précis de cet homme qui fut le mari de ma grand-mère. Par contre, je le revois très bien sur son lit de mort. Il a été mon premier contact avec la mort, mon premier cadavre. Je ne me souviens pas d'avoir été apeuré ou effrayé d'une manière quelconque. Ce qui m'a le plus marqué, c'est l'odeur. Cette odeur si particulière, à nulle autre pareille reste pour moi le symbole de la mort. Depuis, j'ai vu bien d'autres cadavres. De toutes les manifestations de cet état qui nous attend tous un jour, c'est toujours cette odeur qui me trouble le plus. Ce dont je me souviens aussi, c'est de l'arrivée de quatre hommes en noir portant un cercueil. J'étais en train de jouer dans la cour quand ils sont arrivés et je dû y rester, car on m'interdit d'entrer dans la maison à leur suite. Quand ils sont ressortis, tous les membres de la famille les suivait. Une espèce de charrette les attendait devant la porte. Ils y placèrent la grande caisse qui avait l'air de peser si lourd, et quand celui qui menait le cheval dit "Hue !" tout le monde démarra. Je les ai regardé partir à travers les barreaux de la grille. Ma mère m'avait ordonné d'attendre sagement leur retour. J'ai regardé jusqu'à ce que cette étrange procession disparaisse. Tous ces gens étaient vêtus de noir, les femmes portaient des voiles accrochés à leurs chapeaux. Au passage de ce cortège, les voisins sortaient de leurs maisons et venaient s'y joindre. Je vis le dernier habit noir disparaître, puis je retournais à mes jeux. Plus tard, quand ils sont rentrés, ils avaient les yeux rouges. Les femmes pleuraient. C'était la première fois que je voyais des adultes pleurer, çà m'a fait tout drôle. Irma ne pleurait pas. Tout çà semblait l'agacer un peu. Les enfants et petits-enfants du père Roger sont repartis le jour même. Le matin suivant, ce fût le tour de mes parents. Je suis resté avec Irma. Après les traditionnels "Au revoir, faites bon voyage" sur le pas de la porte, elle a posé la main sur ma tête : "C'est pas trop tôt que ce soit fini. Quel dérangement ! Tu vas jouer dehors pendant que je mets un peu d'ordre. Après on mangera, et si tu veux cet après-midi, on ira faire un tour au bois chaud." Ce n'est que des années après que je l'ai entendu parler du père Roger. Des enterrements, j'en ai suivi beaucoup en compagnie d'Irma. Comme le chantait Brassens : "Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain..." Tout le village était présent à chaque enterrement. Ne pas y assister, c'était être l'objet de tous les commentaires, de toutes les suppositions malveillantes. Un mort çà se respecte ! A moins d'être gravement malade, chacun se faisait donc un devoir d'accompagner le défunt à sa dernière demeure. Il faut dire, qu'outre le risque de faire jaser les commères, un enterrement était une distraction, une sorte de fête qui se terminait "Chez Madeleine" le verre à la main, dans le brouhaha des souvenirs. - "Vous vous souvenez le jour où..." Chacun y allait de son histoire. Bientôt, les larmes faisaient place aux rires. Le vin n'était pas pour rien dans cette gaieté. Même les proches du mort se mettaient de la partie. Ils avaient pleuré leur contant à l'église et au cimetière, et s'il leur restait quelques larmes, ils les gardaient pour quand ils seraient seuls. Sur l'instant, la gaieté prenait le pas. Rire est encore le meilleur moyen d'exorciser la mort. Rire, boire et manger. Madeleine apportait du pain et de la cochonnaille : "On boit mieux quand on a l'estomac plein !" Les "Tu te souviens ?... " succédaient aux "Tu te rappelles !...", les verres aux verres. Monsieur le Curé passait de groupe en groupe. Il profitait de l'occasion pour une quête supplémentaire, récoltait une pièce ou une invitation à dîner. Il rosissait de plaisir quand une bigotte lui faisait un commentaire élogieux sur son homélie. Il aurait tant voulu être un grand orateur. Irma, pour ne pas être obligée de lui serrer la main, suivait ses déplacements du coin de l'œil. Elle se débrouillait pour ne pas se trouver sur son passage. Ce manège en amusait plus d'un. Philippe, le mari de Madeleine, se faisait un malin plaisir à venir la provoquer : "Il est bien brave notre curé, vous ne trouvez pas, Madame Irma ?". Elle lui jetait un regard assassin, finissait de boire son verre, grognait "C'est un curé" pour tout commentaire et ajoutait : "Vous devriez me servir à boire plutôt que de dire des bêtises !" Irma qui n'était pourtant guère croyante, se rendait au moins une fois par semaine au cimetière. C'était pour elle une promenade comme une autre, mais plus personnelle, sans l'obligation d'écouter, de compatir ou de critiquer qui était le lot commun des visites qu'elle rendait les autres jours. J'aimais bien cette promenade. Le cimetière était un peu en dehors du village.Pour s'y rendre, il fallait passer devant l'église, la mairie, l'école, et prendre sur la gauche une petite route qui montait très fort au milieu d'un petit bois. Cette montée ne faisait que quelques centaines de mètres, mais la pente était raide. A mi-chemin se dressait un calvaire. Lors des enterrements, le convoi funèbre marquait un arrêt à cet endroit. - "Un cheval doit souffler !" C'était la raison officielle. Mais c'était pour les humains que çà semblait le plus nécessaire. Depuis que la route montait, les conversations se raréfiaient et arrivé à cet endroit plus un mot ne sortait des bouches haletantes. Lorsque "le cheval" avait repris son souffle, le cortège reprenait sa marche et les conversations leur cours. Nous nous y arrêtions toujours quelques minutes, le temps, nous aussi, de reprendre haleine. Irma s'asseyait sur les marches du calvaire, le dos à la croix, fouillait dans son cabas et buvait un petit coup de cette manière si drôle qui était la sienne. Lorsqu'elle avait repris son souffle, nous reprenions notre marche. Un dernier effort et nous arrivions enfin devant la porte du cimetière. Cette porte me fascinait. Les jours de soleil, elle brillait d'un éclat irréel, magique. De près, ce n'était qu'une grande porte en fer, avec des barreaux. Une grille digne d'une prison. Avait-on peur que les occupants risquent de s'en échapper ? Ce qui rendait cette porte si extraordinaire, c'était la peinture argentée dont elle était recouverte. Au moindre rayon de soleil, elle resplendissait. Et quand il faisait Grand soleil, c'était un véritable flamboiement qui vous accueillait à la sortie du dernier virage. Quand au grincement qui en accompagnait l'ouverture, il était digne des plus grands films d'horreur. Ceci mis à part, ce cimetière était un endroit charmant. Entièrement clos de murs, planté de cyprès, il respirait le calme, le repos. Le silence n'y était guère troublé que par le chant des oiseaux ou la fuite d'un lapin s'enfuyant à votre approche. Un bon coin pour poser quelques collets. Ce n'est pas Sans Nez qui aurait dit le contraire. Après avoir arraché quelques herbes, déposé un bouquet de fleurs des champs, cueillies çà et là, sur la tombe du Père Roger, Irma m'entraînait faire un tour du cimetière. Elle faisait ainsi le tour de ses connaissances. Et elle me racontait. Elle me racontait les gens, comment ils étaient, leurs manies, leurs défauts, mille et une anecdotes qui font que certains d'entre eux que je n'ai jamais connu me semble plus familiers que bien des vivants que je côtoie tous les jours. Je lui posais des questions. Elle adorait çà. Nous rions, car ses histoires étaient souvent drôles. Ils nous arrivaient même de prendre de véritables fous rires. Heureusement, il était peu fréquenté ce cimetière, car je me demande bien ce que les gens auraient pensé de nous si nous nous étions fait surprendre dans ces moments-là. Je ne sais pas si c'est à cause de tout çà, mais j'aime les cimetières. Les petits cimetières de campagne. Ces cimetières que l'on trouve dans les villages, blottis au détour d'un chemin, ou à côté de l'église ou du presbytère. Ce ne sont pas pour moi des lieux tristes, bien au contraire. A l'occasion, j'en pousse la grille, et devant une sépulture usée par le temps, je reste à rêvasser, essayant d'imaginer quelle a pu être la vie de cette Noémie ou de ce Jules qui repose en ce lieu depuis bien avant ma naissance. Parfois, à l'occasion, tous les quatre ou cinq ans, je vais faire un petit tour sur la tombe d'Irma, celle-là même où elle allait rendre visite au Père Roger. J'éprouve le même émerveillement devant la porte étincelante, le même frisson dans le dos en entendant le long grincement de la grille. Je te rends visite Irma. Je reste un petit moment avec toi. Et avant de partir, je fais le tour que nous faisions ensemble, le tour de tes "connaissances". J'en ressors toujours un peu ému, mais jamais triste. Si je n'ai pas peur de la mort, c'est sans doute un peu à cause de nos promenades dans ce cimetière, Irma. Ce n'est pas la moindre des choses que je te dois. | |||
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| régine Modérateur Messages postés : 780 Mocassin |
aussi étrange que cela puisse te paraître, je ressors de mon petit "passage" Irma, avec une dose de sérénité... de quoi bien commencer ma journée... | |||
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Irma n'occupait pas seulement son temps à rendre visite à "ses" commères. Quand il faisait beau, elle allait en promenade. Ces promenades pouvaient avoir des buts utilitaires, comme aller chercher de l'herbe "pour les lapins" ou du petit bois "pour le feu". C'est ainsi qu'elle parlait, Irma. Elle ne me demandait jamais d'aller chercher de l'eau, mais "de l'eau pour la toilette" ou "de l'eau pour la vaisselle", ce qui ne faisait pas une grande différence, il fallait toujours aller à la pompe et pomper. Mais au moins je savais pourquoi. Donc, ces promenades devaient avoir un but, utile ou pas. Quelles ne soient pas utiles ne changeait rien à l'affaire, l'important était de ne pas partir au hasard. Par contre, le rituel avant partir était lui immuable. Qu'elle aille "en visite" ou "en promenade", Irma changeait de tenue : blouse, béret, mouchoir et chaussures ou espadrilles propres. Elle préparait aussi son cabas de toile noire. Elle ne partait jamais "en promenade" sans emporter une gourde de "vin avec de l'eau" et "un petit quelque chose à manger". C'était un de ses plaisirs que de s'installer dans un coin de nature et de déballer son matériel ; une serviette qui servait de nappe, un morceau de saucisson ou de fromage et un bout de pain rassis. Elle n'aimait pas le pain frais, à cause de ses dents. Ceci fait, elle s'asseyait par terre, les jambes allongées devant elle, et grignotait du bout des dents. Ceci fait, elle faisait passer le tout en buvant un petit coup. Irma avait une façon bien à elle de boire à la bouteille. Elle avançait les lèvres "en cul-de-poule" avant d'y poser le goulot de sa gourde. Cette mimique m'amusait beaucoup, d'autant que cette manière de faire était parfaitement inefficace. Il coulait autant de liquide autour de sa bouche qu'à l'intérieur. Pour ne pas faire de taches sur sa blouse, elle avançait le cou et tenant la gourde à deux mains, essayait par petites gorgées d'absorber le plus de liquide possible sans en renverser. J'ai essayé de nombreuses fois de lui apprendre à boire correctement "au goulot", mais ce fût toujours parfaitement inutile. Lorsqu'elle avait fini de boire, elle revissait consciencieusement le bouchon de la gourde avant de s'essuyer les lèvres avec le large mouchoir à carreaux qui ne quittait jamais la poche de sa blouse. Pour ces casse-croûte jusqu'à ce que je sois grand, c'est à dire environ huit ans, j'ai eu droit à un régime particulier : du pain et du chocolat. Passé cet âge, je mangeais comme elle. Pour la boisson, le contenu de la gourde ne pouvait faire de mal à personne. Je me rappelle bien de ces dînettes en plein air. Selon les saisons et le lieu de nos promenades, ces goûters étaient agrémentés de ce que nous trouvions sur place : fraises des bois, mûres, noisettes et autres cueillettes. Il était bien rare de rentrer à la maison sans rien. Des champignons, des fruits sauvages, des escargots. Je me souviens même d'un lapin qui eu le malheur de passer à portée du bâton de bois qu'Irma tenait à la main ce jour-là. Il se transforma en un excellent civet qui nous nourrit une bonne partie de la semaine et en un véritable exploit qui alimenta les conversations plusieurs années. Certains jours que je n'avais pas envie de l'accompagner chez une de ses commères, j'allais au bord de la rivière, tenter d'attraper quelques poissons. J'avais une canne à pêche faite d'une longue tige de coudrier, le fil de Nylon et l'hameçon venaient du magasin de Madeleine. Quand au flotteur, je m'en passais ou j'en confectionnais un à l'aide d'un bouchon et d'une allumette. Comme j'ai toujours eu une sainte horreur de tout ce qui rampe, je ne mettais jamais de vers de terre au bout de ma ligne. En guise d'appât, j'utilisais une mixture à base de pomme de terre et d'œuf, à moins que je n'empale sur mon hameçon une des mouches que je m'étais amusé à attraper. Je passais ainsi de longues heures à tremper du fil dans l'eau, et il n'était pas rare que je rentre tout fier avec une friture ou même une petite carpe. En général, Irma venait me retrouver à l'heure du goûter. Bien qu'elle connaisse parfaitement mes trois ou quatre lieux de pêche, elle faisait semblant de me chercher. Elle marchait sur le chemin qui surplombait la berge en poussant des "HOU ! HOU !" sonores et interrogatifs. Je lui répondais de même croyant fermement qu'elle avait besoin que je la guide. Pendant quelques minutes nos "HOU ! HOU !" se succédaient, avec pour résultat d'attirer sur mon lieu de pêche les vaches qui pâturaient sur l'autre rive. Je ne sais pas si Irma se guidait sur mes "HOU ! HOU !" ou sur les attroupements de vaches, mais elle finissait toujours par me retrouver. - "T'as faim ?" Elle n'attendait pas la réponse. Elle déballait le contenu de son cabas et se mettait en devoir de "casser une petite croûte" sans plus s'occuper de moi. Evidemment, je ne pouvais faire moins que de me joindre à elle, surtout que la plupart du temps la réponse à sa question était "OUI". La pêche était finie. Tout en mangeant, Irma me racontait son après-midi. Puis, nous rentrions à la maison, main dans la main, elle avec son cabas, moi avec mes poissons. Si elle en avait le courage, elle les préparait pour le dîner, sinon, les chats s'en régalaient. La plupart du temps, je jouais tout seul. Les seuls enfants de mon âge étaient ceux d'une ferme voisine et je ne m'entendais pas trop bien avec eux. Chaque fois que nous avions partagé nos jeux, çà s'était toujours terminé par des histoires. Cela ne me déplaisait pas de jouer tout seul. J'avais l'habitude, puisque j'étais fils unique. Comme l'imagination ne m'a jamais fait défaut, j'ai toujours très bien su meubler mon univers de compagnons de jeux imaginaires. A moins que ce ne soit le contraire. Que mon imagination se soit développée à cause de ma solitude. Peu importe, au fond. L'important est que je ne m'ennuyais pas. Parfois, j'avais quand même besoin de partager mes jeux avec quelqu'un. Et Irma n'était pas très joueuse. Elle échangeait bien quelques balles avec moi à l'occasion, mais çà ne durait pas plus de cinq minutes. C'est comme çà que j'ai commencé à jouer avec Jeannot. Jeannot était un magnifique lapin blanc, avec des yeux rouges. J'avais fait sa connaissance en accompagnant Irma au clapier. J'aimais bien donner à manger aux lapins. C'était drôle de les voir se blottir les uns contre les autres, apeurés, lorsqu'Irma ouvrait leur cage pour y glisser quelques vieilles pommes ou un trognon de choux. Jeannot n'était pas comme les autres. Non seulement, il était tout blanc, mais en plus il n'avait pas peur, au contraire. Au lieu de se recroqueviller dans le coin le plus éloigné du clapier comme le faisait ses congénères, il venait nous faire la fête. Un jour, je me suis enhardi à le caresser. De nous deux, c'est certainement moi qui avais le plus peur. Tandis que j'approchais timidement la main de sa tête, il a fait un petit pas en avant et il s'est laissé caresser comme un chat câlin. A chaque visite nous nous apprivoisions, Jeannot et moi. Est venu le temps où je l'ai pris dans mes bras, et de fil en aiguille celui où je l'ai posé dans l'herbe à côté de moi. Contrairement à ce que m'avait prédit Irma, il ne s'est pas enfui, il est resté là sagement. Tant et si qu'à la fin de ces vacances, Jeannot et moi nous étions devenus inséparables. Il courait derrière moi lorsque je jouais dans la cour, entrait dans la maison à ma suite, s'arrêtait quand je m'arrêtais, venait se blottir près de moi lorsqu'il avait envie d'un câlin. J'ai bien essayé de persuader Irma de le laisser dormir avec moi, mais elle ne céda pas. A cause des crottes. Alors, le soir, j'allais remettre Jeannot dans son clapier. Avant de refermer la porte, je lui donnais, dernière gâterie, une carotte que j'avais "volé" à Irma et qu'il venait grignoter dans ma main. Pendant qu'il mangeait, je lui parlais. Je nous consolais en lui disant que la nuit ne serait pas bien longue, que demain... Inutile de dire que le jour du départ, ce fût littéralement le drame. Je pleurais toutes les larmes de mon corps. Irma n'aurait pas fait de difficultés pour que Jeannot m'accompagne. Mais, il n'était pas question d'accepter un lapin dans un deux pièces cuisine autrement que sous forme de civet ou autre gibelotte. Manger Jeannot ! Il n'en était certainement pas question ! J'acceptais tant bien que mal l'idée de me séparer de lui jusqu'aux prochaines vacances, mais il a fallu qu'Irma me fasse la promesse de me donner dans ses lettres des nouvelles de mon copain à poils, et surtout qu'elle jure et rejure que jamais, au grand jamais, elle ne ferait subir à Jeannot le sort des autres lapins. Irma a tenu ses promesses. Au moins la première, car j'ai reçu régulièrement des nouvelles de Jeannot. Aux vacances suivantes, lorsque je suis retourné chez Irma, ma première visite a été pour mon lapin. Je l'ai trouvé curieusement changé. Il me semblait plus petit, mais pour ce détail, Irma m'a persuadé que la mémoire n'est pas très fidèle. Le pire, c'est que Jeannot ne semblait pas me reconnaître. Lorsque j'arrivais près de sa cage, il ne venait plus au-devant de moi. Au lieu d'accourir pour se faire caresser, quand j'ouvrais la porte, il allait se recroqueviller dans le fond du clapier, comme le font les autres lapins. Irma a eu beau me dire qu'un lapin oublie vite, que peut-être Jeannot m'en voulait de l'avoir quitté, et que si j'insistais il reviendrait à de meilleurs sentiments, je n'ai rien dit sur le moment mais tout au fond de moi, j'ai un doute, je ne suis pas très sûr que tu aies tenu ta promesse, Irma ! | |||
| "Aux vertus qu'on exige d'un domestique, votre Excellence connait-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être valets ?" |
| régine Modérateur Messages postés : 780 Mocassin |
hummm.... laissons lui le bénéfice du doute !!!! | |||
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| Vilain Messages postés : 185 papoose à moto ![]() |
J'avais quelques raisons de craindre pour Jeannot. Je savais très bien comment Irma traitait les lapins. Pour elle, un animal était un animal ; rien de plus. Les vaches servaient à donner du lait et des veaux, les poules des œufs, et les lapins des civets. Quand aux animaux domestiques, hormis les chats, je ne lui ai jamais vu leur manifester la moindre tendresse. Les chiens, dont elle n'a jamais caressé l'échine qu'à coup de manche à balai, peuvent en témoigner. Jamais je n'ai vu un chien entrer dans sa maison. Dans la cour, à l'extrême rigueur. Mais il n'était pas question pour eux de franchir le seuil. Il faut dire qu'avec le nombre de chats présents çà n'aurait pas été très prudent ! Pour en revenir aux lapins, il est évident que si Irma en élevait, c'était dans le seul et unique but de les voir un jour mijoter sur un coin de la cuisinière. - "Çà te dirais, un lapin pour dimanche ?" Elle était devant le clapier, distribuant la nourriture. Elle avait repéré un candidat à la cocotte. Elle allait le cueillir par les oreilles et le trimbalait ainsi, gigotant au bout de son bras jusqu'au cellier. Le temps d'attraper un bout de ficelle, de lui lier les pattes arrières, et la pauvre bestiole se retrouvait à un clou qui avait été planté là à cet office, pendu la tête en bas. Puis, elle empoignait un vieux battoir à linge qui traînait toujours à proximité, saisissait les longues oreilles, armait son bras et frappait de toutes ses forces sur la nuque offerte. Les couinements cessaient. Quelques derniers soubresauts spasmodiques agitaient encore le futur ragoût. Prendre un couteau et de la pointe lui arracher un œil n'était plus qu'une formalité. Un bol à la main, j'étais chargé de recueillir le sang qui s'en échappait. Ce filet rouge et poisseux qui n'en finissait plus de s'écouler me dégoûtait et me fascinait tout à la fois. Parfois quelques saccades nerveuses agitaient le corps pendu devant moi, m'éclaboussant du précieux liquide. Je n'avais qu'une peur : c'était que ce fichu lapin se réveille et se remettre à vivre, comme ce canard à qui on avait coupé la tête et que j'avais vu détaler devant moi à toutes jambes. Mais heureusement cette crainte était vaine et jamais un lapin ne me fit ce coup-là. Lorsque le filet de sang s'était tarie, je prévenais Irma qui se mettait en devoir de dépouiller la bête. C'est un spectacle étonnant à voir. Quatre coups de couteau autour des pattes, deux incisions des pattes postérieures au haut des cuisses, une traction rapide et voilà ce pauvre lapin tout nu, mis à part ces quatre manchons de poils qui restent au bout des pattes. Çà à l'air très bête un lapin tout nu. Aucun rapport avec la boule de poils si attendrissante qu'il était encore que quelques instants auparavant. Et une fois vidé de ses entrailles, qui ont été données à manger aux poules, ce n'est plus que de la nourriture qui attend d'être préparée. A condition bien sûr de ne pas croiser le regard accusateur de cet œil qui ne vous quitte pas. Mais de ce regard, Irma n'en avait cure. Quatre coups de hachette pour couper les pattes et il n'y avait plus qu'à entourer la viande d'un torchon de toile avant de le mettre au garde manger le temps que la chair repose. Quarante-huit heures plus tard, la cuisine était pleine de senteurs bien appétissantes et je ne pensais plus qu'à me régaler. Si la mort d'un lapin m'apparaissait cruelle, celle d'une mouche me laissait parfaitement indifférent. Un de mes jeux favoris était la chasse aux mouches. Ce jeu, il n'y avait que chez Irma que je pouvais le pratiquer. Outre l'utilité de la chose : se procurer des appâts pour la pêche, j'en retirais le plaisir du prédateur qui traque sa proie. Chez Irma, l'été, des mouches, il y en avait partout. Je me souviens avoir établi des tableaux de chasse comptant plusieurs centaines de victimes, par la méthode dite "de la raquette de jokari". C'est la méthode la plus rapide, la moins élégante aussi, il faut le reconnaître. C'est simple, c'est efficace et facile à mettre en œuvre. Il suffit de se munir d'une raquette de Jokari. C'est une raquette en bois plein qui sert normalement à renvoyer une balle de caoutchouc mousse attachée à un élastique et d'une boîte de sucre en poudre. Choisir un terrain de chasse. Un lit fait très bien l'affaire. Une fois en place, correctement installé, répandre le sucre en poudre sur le couvre-lit. Il ne reste plus qu'à attendre. Les mouches ne tardent pas à venir casser une petite croûte. Lorsqu'on estime que çà vaut le coup (au vrai sens du mot), il n'y a plus qu'à taper comme une brute à l'aide de la raquette. Cette méthode ne fait que très peu de survivants. J'utilisais de préférence une autre méthode, plus longue, plus minutieuse, mais génératrice d'émotions plus fortes et plus intenses : LE PIEGE. Cette méthode nécessitait une très longue préparation, et tout d'abord la construction des cages. A cette fin, je mettais de côté des bouchons de liège. Je creusais ensuite dans ceux-ci une sorte de grotte à l'aide d'un couteau pointu. Des épingles de couturière, enfoncées dans le liège, formaient à l'entrée de cette grotte une grille dont chaque barreau était mobile. Ainsi, l'ouverture de la cage pouvait être modulée selon la taille de chaque prise. Pour le piège proprement dit, une boîte d'allumette fournissait tous les matériaux nécessaires. Pour cette méthode, le terrain de chasse devait être rigoureusement plat. Une table faisait très bien l'affaire. La partie de la boîte contenant les allumettes ayant été vidée, je la plaçais à quelques centimètres du bord de la table, retournée, posée en équilibre sur l'une des allumettes à laquelle était attachée un morceau de fil d'une dizaine de centimètres. Sous la boîte, un peu de sucre en poudre servait d'appât. L'extrémité du fil serrée dans la main droite, j'attendais qu'une mouche, mise en appétit par le sucre, s'introduise sous la boîte. Lorsqu'elle était suffisamment mise en confiance, en plein festin, il fallait d'un coup sec tirer sur le fil. Si tout allait bien, la boîte déséquilibrée retombait bien à plat, emprisonnant l'insecte. Un bourdonnement affolé saluait ma victoire. C'est alors qu'il s'agissait de ne pas tout gâcher par une trop grande précipitation. Il fallait attendre, guidé par ce bourdonnement que la mouche se fatigue, s'étourdisse d'elle-même à force de se cogner aux parois de la boîte. Puis en faisant glisser celle-ci jusqu'au bord de la table récupérer l'insecte et l'introduire dans une des cages en bouchon. Tout çà paraît très simple en théorie. Mais dans la pratique, il en va tout autrement. Il suffisait d'une petite erreur de jugement, d'une maladresse pour que la proie s'échappe, réduisant à néant de longues minutes de préparation. Néanmoins avec un peu d'habitude, j'arrivais à posséder un nombre respectable de cages pleines. Ce que j'essaye de faire comprendre par ces longues explications, c'est que la chasse aux mouches me prenait beaucoup de temps. Irma me laissait faire sans rien dire. C'est çà qui me paraît extraordinaire aujourd'hui encore. Vous en connaissez beaucoup vous des parents qui laissent ainsi leur enfant jouer avec des mouches. Moi, je me souviens encore de la réaction de ma mère lorsqu'elle découvrit cette activité. J'ai été obligé de me séparer de toutes mes cages. Et encore, elle ne m'a pas vu chasser à la raquette, ou plus simplement jouer avec mes prises, l'arrachage des ailes par exemple. Irma était au courant, elle me laissait faire sans rien dire. Elle n'approuvait pas non plus, sans doute, mais comme elle dit à ma mère ce jour-là : "Laisse va ! C'est un gosse, çà lui passera !" | |||
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| régine Modérateur Messages postés : 780 Mocassin |
voilà le sort que papa maman ont réservé à nos poulets nains, élevés avec amour par ma soeur et moi ! (bientôt à paraître lol) inutile de dire que, ni elle ni moi, n'avons fait honneur au repas ce soir-là ! au point de donner mauvaise conscience à papa maman ! bien fait ! | |||
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Comme on le sait déjà, Irma était une bien piètre cuisinière, mais çà ne l'empêchait pas d'être gourmande. Si au niveau de la boisson, sa gourmandise restait la liqueur de cassis, pour lui faire vraiment plaisir, il fallait plutôt penser pâtisserie et plus particulièrement MOKA. Chaque dimanche, le boulanger, lui demandait d'un air faussement innocent après lui avoir servi son pain : - "Vous désirez autre chose Madame Roger ?" Irma semblait hésiter un instant, parcourait l'étal du regard, hasardait un : - "Vous n'auriez pas un moka au café, par hasard ?" Il examinait à son tour l'étalage de pâtisseries où il n'y avait aucun moka. - "Ne bougez pas, je vais voir, si des fois il ne m'en resterait pas un, quelque part par là !" puis, il allait fouiller dans un des nombreux placards dont était meublé son camion. En se redressant, triomphal, il annonçait : - "Vous en avez de la chance, Madame Roger. J'en ai encore un au café et un au chocolat." - "Mettez-moi celui au café... Et le chocolat pour le petit." Il ne lui serait pas venu à l'idée que je puisse désirer autre chose. Pour Irma, une pâtisserie digne de ce nom était forcément un Moka. Ce que je n'ai jamais bien compris, c'est pourquoi je n'avais pas droit au café sous forme de Moka puisque j'y avais droit sous forme de breuvage. C'était encore une de ces nombreuses contradictions dont les adultes me semblaient coutumiers, et comme je savais qu'il ne servait à rien d'essayer de remettre en cause ces jugements, je laissais les choses se faire. A la fin du repas, après le camembert, Irma m'envoyait "au garde-manger". Lorsque je revenais, les gâteaux à la main, la table était débarrassée. Les grandes assiettes et les couverts sales avaient été remplacés par des assiettes à dessert et des petites cuillères, seuls les verres étaient encore à leur place, pour le café. Mais à leur côté était placé un petit verre de liqueur, et au milieu de la table trônait la bouteille de cassis. Irma était déjà assise à sa place. Je lui tendais le paquet. Elle l'ouvrait précautionneusement, lentement, puis regardait les gâteaux d'un air gourmand. Ce n'était qu'après avoir centré les pâtisseries dans les assiettes, et rempli les verres de liqueur de cassis que nous empoignions nos cuillères afin de nous "régaler" comme elle disait. Elle mangeait lentement, à petites bouchées pour que le plaisir dure plus longtemps. De temps à autre, elle jetait un regard dans ma direction comme pour vérifier mon propre plaisir. Je me souviens de ces "desserts" comme d'un moment à part. Cette méticulosité dans une tâche ménagère était si exceptionnelle de la part d'Irma, le sérieux, l'attention qu'elle y mettait si intenses qu'ils transformaient un moment somme toute banal en une sorte de cérémonie, une sorte de communion où le pain aurait été remplacé par le Moka et le vin par la liqueur de Cassis. Pendant le temps que durait la "dégustation" (il n'y a pas d'autre mot), le silence était quasi religieux. Ce n'est qu'après avoir bu jusqu'à la dernière goutte son petit verre de cassis qu'Irma redevenait elle-même. A peine sur ses jambes pour nous servir le café, elle enchaînait comme si rien ne s'était passé : "Tu sais, la Mère Gabrollier, elle commence à me fatiguer avec ses hist |