Non ce n'est pas une blague. Ca s'est passé bien avant ma naissance mais je puis vous assurer que cette histoire est authentique. D'ailleurs, je ne mens pratiquement jamais, sauf en cas d'absolue nécessité.
Marianne habitait une mansarde dans la seule maison restée intacte après le bombardement de son quartier. Je puis vous assurer aussi que cette précision est véridique puisque cette maison devint ma maison natale plus tard.
Donc, Marianne, jeune veuve, modeste et effacée, frêle et fragile, vivait là, résignée, respectant à la lettre, du moins en apparence, les principes moraux et... italiens ...
de surcroît, que lui avaient inculqués ses parents.
Au rez-de-chaussée vivaient mon père, ma mère et ma grand-mère. Toute la famille ainsi rassemblée, ressentait à son égard un besoin de protection sans faille. Chacun chouchoutait Marianne à sa façon, c'est à dire...à l'aveuglette.
Tous les jours, elle se rendait à la filature où elle travaillait beaucoup,pour être, naturellement, très peu payée, ce qui était en général le cas dans la plupart des modestes chaumières.
Le soir, elle rentrait sagement à la maison et, le reste du temps, jardinait avec une ardeur peu commune ( les années de guerre ayant mis au monde toute une génération de jardiniers amateurs...par nécessité.)
A part de petits plats, personne n'aurait pû se douter qu'elle soit capable de mijoter quelque chose. Et pourtant, et c'est ici que l'on peut dire que la clairvoyance est un don, tous étaient à des lieues d'imaginer la suite de l'histoire.
Toujours présente parmi les siens, Marianne était devenue une sorte d'habitude que l'on croise sans s'en apercevoir vraiment.
Je suppose qu'un jour, les bobines,les fils et les aiguilles ont dû lui laisser un bref instant de répit par l'interstice duquel entra un rêve, banal en somme... l'idée d'un bonheur, sans doute. Mais elle ne changea rien à ses habitudes...jusqu'au jour où elle revint superbement coiffée- ce qui fut déjà suffisant pour provoquer l'étonnement de son entourage.
Dès qu'une habitude est bousculée, il y a anguille sous roche, mais, tout le monde se tut.
Le lendemain, elle se rendit à son travail avec ses habits du dimanche, ce qui ne fit qu'amplifier l'étonnement naissant, doublé d'une légère inquiètude.
Qu'arrive-t-il à Marianne, j'vous d'mande un peu? pensait chacun. Une Marianne qui s'habille en dimanche quand ce n'est pas dimanche...y'a un truc.
Pendant quelques jours, elle fut épiée dans ses moindres gestes et surtout...quand elle ne faisait rien, elle, toujours si ardente à la tâche. En fait, personne n'avait supposé qu'elle puisse ainsi, d'un coup, se mettre à penser...et de là à rêver...il n'y a qu'un pas. Et quand quelqu'un se prend à rêver, il est capable de tout, même du pire.
Tout le monde était sur ses gardes. Une Marianne qui change, ce n'est pas bon signe.
Un beau jour où, sur son banc, ma grand-mère tricotait tranquillement des chaussettes, elle fut tellement surprise qu'elle laissa une de ses quatre aiguilles tomber de stupéfaction.
Sur le chemin menant à la maison, Marianne revenait de l'usine accompagnée d'un robuste gaillard à casquette et moustaches du genre " inconnu dans le voisinage" et avec qui elle entretenait une conversation apparemment empreinte de sensualité déguisée en amabilité dont elle n'était pas coutumière.
Ca jette un froid, surtout quand on n'est pas prévenu.
On aurait dit une petite souris raccompagnée par un gros matou. Ca surprend quand même. Comme je les comprends les autres, ceux qui...enfin...eurent le souffle coupé.
- Qui c'est? dit ma grand-mère qui, je vous le rappelle habitait au rez-de-chaussée. Question restée sans réponse. Avec sa discrétion légendaire, Marianne n'avait pas crié sur les toits l'incroyable nouvelle. Sans doute avait-elle jugé qu'il n'y avait pas là de quoi fouetter un chat.
Plus elle s'aprochait, plus on dévisageait l'homme qui marchait à ses côtés. De loin déjà, tout le monde s'était rendu compte qu'il n'avait pas l'air de rouler sur l'or mais vraiment pas l'air du tout. Son arrivée n'allait certainement pas changer grand-chose dans le train de vie de la petite communauté qui avait déjà bien du mal à subvenir à ses propres besoins.
- Tu crois qu'il va rester? demanda ma mère.
- Vas savoir ! dit mon père.
Quand on commence à être étonné par quelqu'un, on s'attend à tout.
- Il n'a pas de valise poursuivit ma grand-mère en parfaite immigrée.
On apprit par la suite qu'il n'en aurait pas eu basoin pour la bonne raison qu'il ne possédait rien.
Mais Marianne, et c'est ce qui la rend admirable, ne juge jamais les gens sur la mine.
Arrivée à la hauteur des autres, elle entreprit la délicate épreuve des présentations. Ce fut vite fait.
- Voilà, c'est César, il va habiter chez moi.
STUPEUR!!!!!!
DEUX dans la p'tite mansarde avec une seule fenêtre, c'est dingue!
En effet, il n'y avait qu'une seule fenêtre et, sur le toit. Autant dire qu'elle ne servait qu'à faire entrer l'air. Ce n'était pas une fenêtre pour regarder dehors.
Mais Marianne avait quand même un grand lit et...un grand lit...placé sous une lucarne qui donne...sur le ciel et les étoiles...c'est p't'être plus important qu'une grande baie qui donne sur la rue.
En tout cas pour Marianne, ça l'était.
Je pense qu'elle avait raison.
Ils montèrent l'escalier, franchirent le palier du premier étage où habitait une vieille grand-mère solitaire et fit entrer son Jules: César dans son logis dont elle ferma la porte sans bruit.
Comment vous vouler savoir la suite?
Ne me dites pas que vous manquer d'imagination! Ils n'eurent pas d'enfants...à cause de l'exiguïté de la mansarde sans doute mais César vécut heureux jusqu'à quatre-vingts ans et Marianne redevint discrète dans son ombre.
C'est ça l'amour!!!
